Atelier-découverte : le Somemono (teinture japonaise)

juin 16, 2017

aizome teinture

Hirata Yumezaiku
Direction Akizuki pour s’essayer au Somemono ! « Somemono » ou littéralement « choses teintes » est le mot désignant la teinture textile japonaise. Vous le connaissez sans doute déjà à travers la teinture indigo, assez répandue en France et de par le monde. Cependant, on a tendance à s’imaginer que cette technique est un véritable jeu d’enfant. Que nenni ! Chaque type de teinture, en dégradé, avec des motifs, etc, nécessitent une technique bien particulière. Mais ce qui fait par exemple l’intérêt de l’atelier Yumezaiku, c’est son approche toute particulière à la teinture : elle est 100% naturelle ! Je vous laisserai vous renseigner un peu plus sur comment ils font sur leur page dédiée dans notre site.
Je m’attendais à pouvoir faire cette expérience avec Komuro-san, le chef d’atelier qui a inventé le Sakura-zome, mais ce fut un autre membre de l’équipe qui anima l’atelier. Cette personne, c’était Hirata-san !

atelier decouverte yumezaiku
Quel personnage ! Un petit vieux dont la barbiche et les cheveux longs correspondent tout à fait à l’image qu’on se fait en Europe d’un sage oriental. Ajoutez à cela son bandana bleu avec des têtes d’ourson blanc comme motif, ça fait son effet ! J’ai toute de suite ressenti de la sympathie pour cette personne. Il était de prime abord plutôt renfermé, mais ses yeux - d’où l’on lit l’expérience d’une vie rude - pétillaient de joie quand il se laissait aller à des traits d’humour. Je pensais d’abord que Hirata-san faisait partie de ces artisans qui ont besoin de temps pour se sentir à l’aise avec des inconnus. Mais à vrai dire, j’ai appris à la fin de l’atelier que suite à une attaque cérébrale causée par un caillot, il avait brièvement perdu l’usage de la parole et, depuis, avait plus de mal à s’exprimer.
Mais ne nous attardons pas trop sur les choses tristes aujourd’hui. J’ai un atelier-découverte à vous partager.


D’abord, il faut choisir !


Il vous sera nécessaire de réserver en avance, afin de s’assurer à ce que quelqu’un soit disponible pour animer l’atelier, préparer en avance les teintures et faire chauffer l’eau.
Vous avez le choix entre teindre un T-shirt ou une écharpe. Bon, vu que l’été s’en vient, j’ai naturellement opté pour le T-shirt. C’est aussi l’option la moins chère car l’écharpe, elle, est en soie. Aussi, dans le cas de l’écharpe, vous serez amenés à teindre des fils, qui seront ensuite tissés pour créer l’écharpe. Ce qui demande donc plus de temps de travail pour l’équipe.
Une fois le type de vêtement choisi, vous pouvez choisir plusieurs couleurs sur un nuancier :
- « Sakura-pink », le fameux Sakurazome qui fait la réputation du Yumezaiku.
- « Yamamomo »  (Myrica Rubra, ou littéralement « pêche des montagnes »), qui donne une teinture allant de l’ocre au jaune rayonnant.
- « Akane » (Garance), qui donne un rouge vif. Et oui, cette couleur a inspiré notre nom !
- « Rakku » (Cochenilles), qui donne une couleur variant du rouge au violet.
- « Aizome » (Indigo), ce fameux bleu que l’on retrouve dans nombre de teintures japonaises.

selection nuancier teinture
Hirata-san me recommanda l’Aizome, son préféré et l’une de ses spécialités. C’est aussi celui qui prend le plus de temps pour teindre, donc plus de temps pour discuter et apprendre !
Une fois la couleur choisie, on peut ensuite choisir le type de motifs. Car en nouant d’une certaine façon votre vêtement, vous pourrez empêcher la teinture de pénétrer à certains endroits et créer ainsi des motifs blancs. Voudriez-vous un simple dégradé ? Des rayures blanches ? Des cercles plus ou moins réguliers ? Ou peut-être êtes-vous davantage dans des motifs plus abstraits ? En tout cas, pour ma part, c’est ce qui m’a le plus attiré ici : un motif disparate et chaotique où le blanc et le bleu s’entremêle en différentes nuances. L’atelier ayant pensé à tout, on a même un échantillonnage de chaque type de motifs et la technique décrite au dos avec des images. Un très bon point pour surpasser la barrière de la langue !

technique teinture textile

Shibori, essorage et système D


Hirata-san me montra ensuite comment faire le nouage, appelé aussi « Shibori » (絞り) en japonais. Vous pouvez regarder la vidéo en fin de page pour vous faire une idée. Me voyant en train de galérer à nouer le T-shirt, qui s’affaissait et reprenait sa forme dès que je tentais de resserrer en son centre, Hirata-san alla rincer le vêtement dans de l’eau chaude (à environs 70°C). Ainsi, une fois bien essoré, le T-shirt devient plus facile à manipuler. C’était à ce moment-là que j’étais entré dans l’atelier, où deux détails m’avaient intrigué.
Tout d’abord : l’essorage qui se fait dans des machines à laver ! Une paire de baguettes coupée sur la moitié de sa longueur, insérée dans le détecteur de couvercle, permet de faire tourner la machine sans la fermer. Une machine par couleur, bien sûr, afin de ne pas faire de mélange. Bien évidemment, l’essorage se faisait auparavant à la main. Mais comme quoi, être artisan n’empêche pas de se débrouiller pour rendre certaines tâches mineures plus efficaces et rapides. Etant donné le travail colossal qu’exige la préparation de teintures naturelles, se donner un petit coup de pouce avec un peu de système D n’est pas du luxe !
Ensuite, l’abondance de seaux en plastiques ! Je me disais que ce genre de récipient était loin d’être bien traditionnel… Mais en questionnant Hirata-san à ce sujet, il m’expliqua que le fer, aussi bien dans les canalisations que dans les récipients, peut influencer la teinture. La qualité de l’eau étant un facteur majeur dans la création d’une teinture, il faut faire attention à ce que sa composition ne soit pas influencée. Le rose du Sakurazome pourrait par exemple virer au violet si on le conservait longtemps dans un seau en fer. Le plastique n’ayant pas ce problème et étant peu coûteux, c’était le choix le plus évident pour l’atelier. Exception faite pour la cuisson de la teinture, où on utilise des énormes faitouts inoxydables.
Mais revenons à notre activité, voulez-vous ? Le nouage du T-shirt restait la partie la plus intéressante de cet atelier, car je me retrouvais à manipuler le vêtement avec Hirata-san. J’avais l’impression de vraiment faire quelque chose avec un artisan. Malheureusement, c’était aussi la phase la plus courte.


La problématique d’un bon atelier-découverte


La phase de la teinture est celle où j’ai pu apprendre le plus de choses ! A condition de pouvoir parler japonais, vous trouverez cette phase très intéressante. Je devais normalement plonger le vêtement solidement saucissonné dans la teinture en le tenant par un fil. En revanche, comme mon vêtement flottait à la surface, Hirata-san devait le plonger à la main. J’avais du coup plus l’impression de « tenir en laisse » mon vêtement qu’autre chose.
atelier fait main
De ce que j’ai pu expérimenter jusqu’à maintenant, il y a certaines difficultés dans un atelier-découverte.
Tout d’abord, le problème du temps. Comme certaines phases de créations sont trop chronophages, on n’a souvent accès qu’à certaines étapes. Ensuite le problème technique. Jusqu’à quel point un débutant peut participer ? Dans le cas de cet atelier de teinture, je me retrouvais fortement limité car je n’avais aucune connaissance en la matière. Le temps de trempe, le temps d’oxydation, la façon d’essorer, etc. Tout demande une technique acquise au bout d’années d’expériences. Et là vient la question : l’artisan doit-il laisser le débutant faire jusqu’au bout, au risque que son produit soit inutilisable ? Ou doit-il intervenir, au risque que le client soit frustré de ne pas pouvoir faire quelque chose à 100% ?

La teinture naturelle,
ou apprendre par l’échec

Dans le cas de la teinture naturelle, il semblerait que le hasard prend une part si importante que l’artisan n’a pas d’autre choix que d’intervenir. Hirata-san m’expliquait que, même si on prépare correctement le tissu, le résultat final est loin d’être garanti ! Par exemple, si les particules colorantes sont trop petites, elles pénètrent le tissu trop facilement. Si la teinture est chauffée à une trop haute température, elle se fixe bien plus rapidement. Auquel cas l’artisan doit adapter sa façon de plonger le tissu et minimiser le temps de trempe.
Hirata-san me confia que sa compétence s’était ainsi forgée par des échecs innombrables !
La formation d’un teinturier se fait à vrai dire en deux phases :
- L’observation. L’apprenti doit passer ses première années à observer comment ses ainés travaillent. Analyser chaque geste pour se les réapproprier plus tard.
- L’expérimentation. De loin la phase la plus importante. Selon les dires de Hirata-san,
« regarde, écoute, et tu sauras. Fais par toi-même, échoue, et tu comprendras ».
En voilà de sages paroles ! A retenir, car ce qu’il dit s’applique à presque toutes les choses de ce monde. Donc concrètement, Hirata-san a dû expérimenter par lui-même la teinture afin de non pas seulement connaître, mais aussi comprendre le procédé. Chaque fiasco lui servant de leçon pour devenir meilleur. Et du haut de ses 63 ans, il m’expliqua qu’il avait encore bien des choses à apprendre.

 

Apprendre, toute une vie, jusqu’à ce que ça « s’attache au corps »


C’est là un aspect intéressant chez les artisans japonais sur lequel je voudrais m’attarder.
Bon, ceci dit, je suppose qu’il en est de même pour les artisans français. Mais l’apprentissage d’un artisanat au Japon ne se fait pas dans un sens très académique, ou intellectuel. S’il y a bel et bien des connaissances à avoir, c’est avant tout à travers une longue pratique que les artisans japonais obtiennent une compréhension quasi instinctive de leur métier. Il y a un terme que je trouve très adapté à cela, qui se dit « Mi ni tsukeru » (身につける), ou littéralement « attacher au corps ». Cette expression signifie le fait d’obtenir une connaissance ou une compétence, l’intérioriser de telle manière qu’elle en devient instinctive, automatique, presque inconscient. C’est d’autant plus vrai quand on s’intéresse aux arts martiaux, ou à tout apprentissage incluant le corps. Un tel apprentissage, c’est celui de toute une vie.
Dans l’exemple de Hirata-san, quand je lui ai demandé combien de temps il fallait laisser le vêtement tremper ou s’oxyder, je l’ai vu hésiter un instant, pour me répondre tout simplement, « je n’ai jamais calculé ! ». En lui demandant à quelle température était la teinture indigo, il trempa simplement ses doigts, et me répondit « Oh… dans les 27°C ».
Bref, ce n’est pas comme dans une recette, où on ajoute deux verres de farines, un œuf, tant de millilitres de lait, et hop, au four à 280 °C chaleur tournante ! Une bonne part des compétences de l’artisan se sont inscrites en eux par les sensations et l’expérience. En gros intellectuel que je suis, c’est une chose qui me fascine chez eux !


Etape final : lavage à l’eau


Bref ! Du coup on continuait tranquillement à tremper plusieurs fois le vêtement dans cette teinture indigo. La teinture a un aspect un peu repoussant de prime abord, comme un brouet de sorcière. Son odeur était d’ailleurs forte, sentait les herbes en fermentation, mais on s’y habitue vite.
teinture naturelle
Une fois que l’on a fini de teindre, il faut maintenant laver le vêtement. Le lavage est une étape aussi importante que la teinture, et prend tout autant de temps. Parce que si on porte le vêtement tout de suite, les pigments qui ne sont pas bien fixés vont se déteindre sur notre peau. Mais aussi parce que la teinture ayant une haute alcalinité, elle peut abîmer la peau. D’où le fait que Hirata-san portait des gants en latex lorsqu’il plongeait le vêtement.
Pour que le vêtement soit utilisable, il faut donc le laver à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’il ne déteigne plus sur les mains.
Le lavage se fait bien sûr à la main. Mais attention, on parle là de la technique « Oshi-arai »
(押し洗い), littéralement « laver en poussant ». Rien de compliqué : vous mettez votre vêtement dans un seau d’eau, et vous le poussez simplement et gentiment jusqu’au fond. Sans l’écrabouiller contre le fond, le but n’est pas de le presser comme un citron ! Pour ce qui est de la lessive, optez pour une lessive neutre et douce. Sachez dans tous les cas que les teintures naturelles sont sensibles aux frictions, aux eaux alcalines et acides, et aux rayons du soleil !
Il n’y aura aucuns problèmes quand vous portez le vêtement car l’exposition au soleil reste variable. Mais évitez de le poser dans un endroit directement exposé au soleil.
lavage main
Alors par contre, dans le cas d’un lavage après teinture, il faut quand même presser un petit peu pour que le trop plein de teinture s’en aille. De temps à autre, Hirata-san frottait légèrement un coin du vêtement contre sa peau pour vérifier s’il déteignait ou pas. Hirata-san m’expliqua alors que, pour s’assurer une dernière fois que le vêtement ne déteigne pas, il lave ses mains, puis observe s’ils bleuissent en lavant. Si c’est le cas, il faut encore laver. S’ils restent propres, c’est que le vêtement sera portable. Plus qu’à laisser sécher !
teinture tshirt

Un résultat final époustouflant !

Quel plaisir pour les yeux ! La qualité de la couleur est sans égale. Le motif laissait entrevoir les endroits où le vêtement fut noué, et les nuances de bleus formaient comme des fumerolles sur le blanc du T-shirt. On voyait presque un effet de mouvement.
Les autres teinturiers s’étaient attardés autour du T-shirt et me félicitèrent tous pour le résultat. Certains me disaient : « ça, c’est un t-shirt qui serait vendable ! ». C’est sûr qu’avec tous les facteurs qui entrent en compte pour faire une bonne teinture, j’avais eu beaucoup de chance ! Je compris aussi mieux pourquoi Hirata-san s’était occupé de la majeure partie des tâches. Je n’aurai tout simplement rien obtenu par moi-même ! Donc même si c’était un peu frustrant de ne pas pouvoir faire grand-chose, j’ai au moins obtenu un T-shirt superbe et unique ! Je ne conseillerai tout de même pas cet atelier à tous ceux qui veulent absolument créer quelque chose de A à Z. Parler ne serait-ce qu’un peu de Japonais est aussi recommandé. Parce que personnellement, plutôt que la teinture en elle-même, c’est ce moment passé avec Hirata-san que j’ai apprécié le plus.

Sur ce, je vais vous laisser sur cette vidéo. On espère qu’elle vous plaira et que vous arriverez à vous immerger. Takeshi et moi nous excusons d’avance pour la qualité de la vidéo, qui bouge et tremblote un peu.
On commence seulement à se rendre compte (grâce au questionnaire que nous avions mis en ligne sur notre page Facebook) de l’importance de la vidéo comme média pour vous communiquer notre passion de l’artisanat. On aimerait donc pouvoir faire quelques investissements, comme par exemple un bon stabilisateur. Notre budget ne nous permettant pas de dépasser le stade de la débrouillardise, on a pris un stabilisateur bas de gamme, le temps de pouvoir se procurer du matériel de pro grâce aux ventes. Continuez à nous lire et à nous soutenir, et nous vous garantissons qu’on mettra plus de contenu audio-visuel de bonne qualité ! Bon visionnage !





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