A la découverte du Magemono !

juillet 28, 2017

shibata couverture

Au Japon, il n’y a pas toujours besoin de faire des dizaines de kilomètres pour rencontrer des artisans hors-pair. C’était lors du salon « Gift Show » de cette année que nous avions croisé Shibata-san, une artisane de Magemono. Le Magemono est une technique traditionnelle qui consiste à plier et courber de fines planches en bois, puis les assembler pour en faire des boites et récipients divers et variés. Comme ce n’est pas tous les jours que nous pouvions rencontrer une artisane (l’artisanat japonais est plutôt dominé par les hommes) et que j’aime beaucoup la beauté minimaliste de ses créations, nous avons échangé les cartes de visites pour pouvoir se rencontrer ultérieurement. Et enfin, je vais pouvoir écrire sur cette rencontre !
C’est de l’autre côté de l’aéroport de Fukuoka, loin de la tumulte de Tenjin et des autres quartiers commerçants, que se trouve l’atelier de Shibata-san.
atelier magemono

Le bâtiment en lui-même ressemblait à un petit hangar, dont les portes coulissantes ont été retirées pour laisser l’air entrer. Chose terrible vu l’été étouffant que nous endurons en ce moment ! A l’intérieur, Shibata-san et trois autres femmes s’affairaient déjà au milieu des boîtes, des cartons et des grandes planches de bois. A première vue, on se croirait plutôt dans une menuiserie classique, si ce n’était que des boites à Bentô et autres petits récipients s’amoncelaient ci et là. La première chose qui attira mon regard était justement les montagnes de parois de boîtes, serrées dans des cales ressemblant à des compas en bois, qui s’empilaient juste devant l’entrée. On m’expliqua après que c’était pour les faire sécher à l’air libre. D’où la nécessité de garder l’atelier grand ouvert.
magemono sechage
Les artisanes survivaient donc à la chaleur estivale grâce à des ventilateurs braqués sur leur visage en sueur. Il faut dire qu’il faisait plus chaud qu’à l’extérieur. La raison de cette chaleur : un fourneau installé à l’autre bout de l’atelier qui s’activait à garder son contenu bien chaud. Car c’est en effet en faisant cuire à l’eau les planchettes de bois qu’on peut ensuite les courber sans qu’ils se brisent sous la pression.
magemono fourneau

Du bois qui se courbe pour faire presque tout !

Nous fûmes invités à rejoindre Shibata-san dans le bureau, la seule pièce climatisée, pour boire un thé frais et discuter. Dans ce bureau était amassé un échantillonnage de tous les produits que l’atelier avait produit jusque-là. Boîtes en tout genre, plateaux, vases, et bien d’autres choses. On pouvait même trouver des prototypes de produits plus modernes tels que des boitiers DVD ou des étuis à cigarettes électroniques. Certains de ces articles étaient décorés au pinceau de motifs porte-bonheur (la combinaison branche de pins/fleurs de pruniers et bambou, le duo de la tortue et de la grue). De sa voix dont le timbre était tanné par le tabac, Shibata-san nous expliqua qu’elle fabriquait aussi bien des produits pour la vie quotidienne que pour la cérémonie du thé. Dans le cas des ustensiles pour la cérémonie du thé, les formes sont bien sûr traditionnels et suivent des normes très strictes. Ces produits portent le sceau de son nom d’auteure, Shibata Tamaki*, et ont donc une valeur marchande bien plus grande que les ustensiles pour la vie quotidienne. Pour ce qui est de ces derniers, elle peut s’autoriser plus d’originalité, tenter de créer de nouvelles choses. Il lui arrive de travailler avec des designers pour explorer de nouvelles voies. Nous avions clairement affaire-là à une artisane ouverte d’esprit. Ce qui est bienvenu dans le monde de l’artisanat, où les gens ont tendance à s’embourber dans un conservatisme plus handicapant que noble.

shibata magemono

Shibata Mariko, une artisane hors du commun !

Shibata-san nous a montré aimablement comment elle, sa sœur et ses amies travaillent. Vous pourrez voir dans la vidéo en bas de cet article quelques étapes de la fabrication du Magemono.
Shibata-san étant la première artisane que j’ai pu rencontrer, je souhaitais en savoir plus sur son point de vue. Au Japon, les relations homme-femme ainsi que leur statut respectif au sein de la société est pour le moins… problématique… et bien trop complexe à développer au sein de cet article. Je vous recommande donc cet article venant de nippon.com pour avoir un petit aperçu de la question : (http://www.nippon.com/fr/features/h00131/?pnum=1). Tout ce que je peux dire concernant le domaine de l’artisanat, c’est que c’est traditionnellement l’aîné de la famille qui reprend le flambeau de l’activité familiale.
Or, dans le cas de la famille Shibata, bien qu’elle ait un petit-frère, c’était elle qui aidait son père à l’atelier. Elle a donc appris depuis sa jeune enfance tous les rudiments du métier jusqu’à maîtriser chaque étapes. Aux derniers jours de son père, il fallait qu’elle choisisse entre laisser s’éteindre l’activité de la famille à sa 17ème génération, ou reprendre le flambeau et devenir la 18ème génération. Oui, j’ai bien dit 18ème génération ! Le fondateur de cette famille d’artisan travaillait le bois la même année que se déroula la bataille de Sekigahara, en 1600 ! Elle est maintenant la première femme à avoir hérité de l’activité familiale. Pour Shibata-san, le Magemono n’est pas vraiment un métier « d’hommes » (d’ailleurs, quel métier l’est ?).
Selon elle, ce n’est qu’une question de compétence et non pas de sexe. Elle n’a d’ailleurs pas expérimenté la moindre discrimination à ce sujet (ce n’est malheureusement pas aussi vrai pour toutes les femmes au Japon).
Pour ce qui des générations futures, chaque samedi, elle laisse ses deux enfants (tous les deux étudiants en ce moment) courber les planchettes de bois sous sa bienveillante et stricte surveillance. En espérant que la 19ème génération soit assurée !

Une famille d’artisans qui remonte
à la bataille de Sekigahara !

Je n’étais d’ailleurs pas au bout de mes surprises lorsqu’en me retournant vers l’entrée je vis un Shimenawa : une corde segmentée de tresses de papiers servant à délimiter les zones sacrées. On trouve d’habitude ces cordes à l’entrée des sanctuaires Shintô, ou bien ceinturant les arbres pluri-centenaires. En demandant à Shibata-san le pourquoi de la présence de cette corde, elle m’expliqua que sa famille faisait partie des charpentiers ayant construit le sanctuaire Hakozaki-gu ! Ils fabriquaient également les « Sanpô » (三宝), ces plateaux sur lesquels on dispose les offrandes aux divinités. Encore maintenant, c’est à sa famille qu’incombe la tâche de fabriquer ces plateaux pour le Hakozaki-gu.
Attendez, ce n’est pas fini ! La famille Shibata avait aussi été visitée par Yanagi Sôetsu, fondateur du mouvement esthétique Mingei (ou Arts Populaires). Critique d’art très influent à son époque, il a voyagé à travers tout le Japon et au-delà pour définir l’esthétique de son mouvement à travers ses trouvailles. Les récipients fabriqués par la famille Shibata furent définis comme des objets typiquement « Mingei » selon Yanagi Sôetsu. Bernard Leach, potier et écrivain britannique avait suivi Yanagi Sôetsu dans ses pérégrinations dans le Kyûshû, et notamment peint un motif sur un des plateaux fabriqués par la famille Shibata. Il n’y a pas à dire, Shibata-san est l’héritière d’une famille qui a de l’histoire !

Le Magemono et le Bentô,
combo ultime du panier repas !

Mais alors qu’est-ce que ses boites à Bentô ont de plus que ceux que l’on trouve déjà dans le marché actuellement ? Et bien c’est déjà une question de matériau. En effet, le bois, surtout le cèdre, absorbe idéalement l’humidité de la nourriture. Ce qui évite par exemple à ce que le riz soit trempé par la condensation et conserve sa texture. Il conserve d’ailleurs très bien la chaleur. Pour ce qui est du nettoyage, un bon rinçage suffit. Attention d’ailleurs à ne pas le passer ni au lave-vaisselle, ni au four micro-onde (n’oubliez pas que le bois est une matière vivante) ! Shibata-san nous expliqua qu’éventuellement, il arrive qu’au bout d’années d’usage, le couvercle de la boîte garde la trace des Umeboshis (prunes salées et saumurées) qui déteignent à la longue.

Boisesthetique minimaliste

bento magemonoPour ce qui est de son esthétique : c’est un trésor de simplicité ! Pour seule parure, la couture en écorce de cerisier contrastant avec la trame du cèdre. Une esthétique minimaliste, reposante, élégante, intemporelle. La couleur du bois se foncera légèrement au cours du temps, devenant de plus en plus chaleureux. Il peut être verni ou non verni, mais dans tous les cas, le fait d’avoir été attentivement poli à la main lui donne une sensation douce et velouté au toucher : un plaisir !

Sur ce, je vous laisse découvrir l’atelier directement via les vidéos ci-dessous. La deuxième est le nouvel épisode de la série « Les gestes de l’artisan », que vous avez sans doute déjà vu si vous suivez notre page Facebook. Tiens au passage, puisqu’on parle réseaux sociaux, n’hésitez pas à partager nos publications, vidéos et articles ! Plus nous nous faisons connaître, mieux notre activité se portera ! Merci infiniment pour votre soutien !

 



*Au Japon, il est courant dans les familles d’artisans que la génération reprenant le flambeau hérite du nom du fondateur. Dans le cas de la famille Shibata, elle portait originairement le nom de Kichiemon. La génération suivante héritée du nom Yuemon. La troisième génération, Kichiuemon. Puis, tour à tour, chaque génération hérita tantôt du premier, du deuxième et du troisième nom. Ce, jusqu’à l’avant-dernière génération. En effet, l’héritier de la famille décéda pendant la guerre. Ce fut donc à son petit-frère, le père de l’actuelle Shibata Mariko, de reprendre le flambeau. Mais ce dernier décida de continuer l’activité avec son propre nom : Shibata Tamaki. Mariko hérita donc de ce nom lorsqu’elle accepta de perpétuer le savoir-faire familial. Nom qu’elle utilise avec son sceau pour signer certaines de ses œuvres.



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