À la recherche des artisans perdus : Kurume-gasuri (épisode 1)

juin 30, 2017

kurume-gasuri

Le tissu japonais,
un trésor pour les couturiers !

Lorsque Takeshi et moi cherchons à rencontrer de nouveaux artisans, nous nous posons souvent cette même question : quel artisanat devrions-nous présenter et vendre par la suite ? Il y a une foule de possibilités ! Que ce soit les magnifiques laques, des boites et récipients en bambous, des fournitures pour les arts martiaux (flèches de Kyudô, etc…), des bols à thé, du papier Washi, il y a tellement de choix qu’on ne sait plus où donner de la tête !
Mais je me disais que, mis à part à travers les teintures naturelles de l’atelier Yumezaiku, nous n’avions pas encore bien exploré le domaine du textile. Et quel textile ! Les tissus japonais sont reconnus à travers le monde entier pour la variété des techniques de fabrications et la beauté de leurs motifs. Que ce soit par les mains du teinturier, du tisserand, ou bien par les pinceaux du peintre, le textile japonais est une véritable merveille et un trésor de créativité ! On y trouve tous les styles, parfois moderne et design, parfois plus traditionnels dans les motifs et leur disposition. Bref ! Ca faisait un bout de temps que je me disais que le textile japonais est un pan important de l’artisanat japonais et qu’on devrait le soutenir tout autant.

Le business au Japon : une question de réseau…

Du coup, on s’était de prime abord intéressé au Hakata-Ori, textile représentatif de Fukuoka, qui est magnifique et a beaucoup de potentiel. Mais comment approcher les tisserands ? Car c’est là une question que l’on me pose souvent autour de moi : comment vous faites pour rencontrer les artisans japonais ? Et bien ce n’est pas aussi simple que vous le croyez !
C’est là une grande différence entre la France et le Japon, et d’autant plus vrai dans le Kyushu : on ne peut pas aborder directement quelqu’un sans se faire présenter au préalable par une connaissance commune. Enfin, techniquement, si, c’est possible, mais vos chances de créer un partenariat avec cette personne descendent drastiquement ! C’est déjà plus ou moins pareil par chez nous. Imaginez qu’un inconnu vous aborde pour faire connaissance et vous proposer de travailler ensemble. Naturellement, vous vous méfiez un petit peu, non ?
Et bien au Japon c’est encore pire !
Pour la plupart des japonais, tous business confondus, à moins de faire partie d’une entreprise très connue et avec une bonne réputation, une proposition de partenariat sera refusée dans presque 90% des cas, car il n’y a personne pour servir de « garant ». Si en revanche, une connaissance commune (que ce soit un très bon client, un ami, un membre de la famille, un collègue, etc…) introduit les deux partis, alors on peut éventuellement commencer à parler business. Votre interlocuteur se dit à ce moment-là : « Ah, si la personne que je connais me présente cet inconnu, c’est qu’elle valide le sérieux et la fiabilité de cet inconnu, et donc que je peux éventuellement lui faire confiance… ».
Alors cela ne veut pas dire non plus qu’il est impossible de faire quoi que ce soit sans avoir un réseau. Mais cela prendra donc beaucoup plus de temps investi à se faire connaître, à conquérir la confiance de cette personne, pour enfin être capable de faire quelque chose ensemble.

Le hasard des rencontres :

Donc, pour revenir à notre cas, comme on n’avait pas pour l’instant de relations capables de nous présenter à des tisserands de Hakata-Ori, on avait mis le textile japonais de côté pour un moment. Mais c’était sans compter Saitô-san, une femme dans la cinquantaine, énergique et avenante, que j’avais rencontré au Startup Café (le centre de soutien aux entrepreneurs de Fukuoka où j’ai l’habitude de me poser pour travailler). Ancienne éditrice d’un magazine sur la couture et le textile, elle fait maintenant la promotion des tissus de sa ville d’origine, Kurume. Pour soutenir à sa manière les tisserands de cette petite bourgade, située plus au sud dans la préfecture de Fukuoka, elle achète des chutes de tissus. Avec ces chutes, elle fait des produits en patchwork (sacs, sous-verre, porte-monnaie, etc…) pour les revendre ensuite. Ayant sympathisé avec cette personne que j’avais croisé plusieurs fois au Startup Café, c’est quand je lui ai parlé de mon travail que ses yeux se sont illuminés. Elle nous parla donc du tissu qu’elle utilisait pour son patchwork, le Kurume-gasuri !
Bien qu’ayant plusieurs fois fait l’objet de promotions médiatiques diverses et variées, le Kurume-gasuri reste encore très méconnu. Il y a encore une communauté de tisserands en activité là-bas, mais elle est en plein déclin et ne survit que grâce à des commandes de la part de quelques fabricants de kimono. C’est pourquoi Saitô-san avait entreprit de faire connaître ce tissu à travers ses produits. Elle nous avait donc proposé de venir avec elle à Kurume pour nous présenter quelques tisserands.
Pour Takeshi et moi, c’était une véritable aubaine ! Nous n’aurions sans doute jamais pu aborder ces tisserands sans l’aide précieuse de Saitô-san. Et nous sommes donc partis avec elle découvrir cet incroyable tissu !

Le Kurume-gasuri,
un tissu fait à la machine ?!

Pour être tout à fait franc, j’avais failli abandonner l’idée de partir à Kurume. Parce que quand j’ai demandé à Saitô-san comment étaient faits les tissus, elle me répondit que les tisserands utilisaient des métiers à tisser avec un moteur électrique. Mon enthousiasme s’était effondré d’un coup alors que j’imaginais les tisserands en train d’appuyer sur un bouton pour faire sortir en deux temps, trois mouvements, un tissu uniforme d’une sorte de grosse imprimante. Mais ayant vu mon visage déconfit, Saitô-san m’assura aussitôt que les machines en questions sont loin d’être une technologie dernier cri.
Bien au contraire, il s’agirait d’anciens métiers à tisser qui sont centenaires !
Or, les tisserands de Kurume ne peuvent pas moderniser leur équipement, tout simplement parce qu’il n’existe pas d’autres machines capables de tisser le Kurume-gasuri. Ma curiosité s’étant ranimée, je me disais que ça valait le coup de jeter un coup d’œil.
Tomihisa kurume gasuri

Nous avons donc rendu visite à Tomihisa-san, un des tisserands de Kurume dont l’atelier utilise ce genre de machineries. C’est en s’éloignant de la ville que l’on peut trouver son atelier, cerné par les champs et entouré de quelques vieilles maisons dont certains avaient des murs tellement effrités que leur trame en bambou devenait apparente. L’atelier consistait en une énorme grange, dont le sol en terre compacté évitait que l’humidité ne dégrade le tissu. L’intérieur fut une surprise ! Au milieu d’un énorme bric à brac et de colonnes de cartons contenant différents types de fils teintés, s’affairaient les « machines ». Ces créatures d’acier noir huilés gigotaient, tournaient, cahotaient dans un mouvement presque « animal ». Leurs entrailles d’engrenages étaient semblables à celle des vieilles locomotives, à la seule différence qu’elles ne fonctionnaient pas à la vapeur. Même de temps à autre, le mouvement régulier de ces machines ralentissait pour s’arrêter sans crier gare, pareil à une bête de somme fatiguée qui a décidé de prendre une pause. Il y avait quelque chose de fascinant dans leurs mouvements, leur comportement, qui me faisait penser à ces « machines vivantes » que l’on voit dans les films de Miyazaki. Par exemple, « Le Château ambulant » et les avions dans « Le vent se lève » sont animés et présentés comme des créatures fabuleuses. J’ai eu à peu près cette même impression en découvrant ces artefacts.

Pas si industriel que ça…

navette tissu japonais

Bien que ces machines marchent grâce à un moteur électrique, la main des artisans est nécessaire à son bon fonctionnement. J’observais notamment que pour faire démarrer ces vieux métiers à tisser, Tomihisa-san imprimait le rythme à la main, puis actionnait un levier pour que le moteur prenne la suite. Les bêtes d’acier s’affairaient sous les yeux attentifs de l’artisan qui s’assure à ce que tout se passe comme prévu. A mi-chemin entre le tisserand et le mécanicien, Tomihisa-san fait partie des rares personnes encore capable de réparer et d’entretenir ces machines. Il nous confia que lorsque d’autres ateliers avaient des soucis techniques, il devait souvent leur prêter main forte. Il nous expliqua qu’avec les années passées à utiliser ces machines, il les connaissait par cœur. Il savait distinguer le bruit de chacune d’entre elles et comprend juste en tendant l’oreille si elles ont un souci ou non. Chaque jour, selon l’humidité et la température ambiante, il ajuste les poids, les freins en cuir et autres mécanismes. Très souvent, lui et les autres tisserands s’arrêtaient devant une de ces machines, sondaient du regard ses mouvements, le motif se dessinant lentement sur le tissu, puis l’arrêtait aussitôt pour défaire ce qui a été mal fait et relancer.
Et la machine jongle ainsi de plus belle avec la navette d’où sort le fil de trame, et d’un balancement frénétique, l’insère entre les fils de chaînes (ceux qui sont tendus sur les ensouples). Différentes zones de couleurs segmentent les fils teintés qui, une fois ourdis et tissés ensemble, s’assemblent pour créer les motifs. Mais voyez plutôt :

En regardant de plus près les machines, je vis la mention « fabriquée en 1906 ». Et d’ailleurs vous connaissez Toyota, la fameuse marque de voiture ? Et bien ces pièces de musée sont justement les métiers à tisser que Toyota fabriquait avant de se lancer dans l’automobile !
Kurume fait partie des seules bourgades du Japon a encore posséder et utiliser ces anciens métiers à tisser.

Des normes de dimensions traditionnelles.

rouleaux tissus japonais
Un autre détail attira mon attention quant au tissu lui-même : ses dimensions. Les rouleaux issus des métiers à tisser font douze mètres de longueur par trente-huit centimètres de largeur. En demandant à Tomihisa-san le pourquoi de ces dimensions, il m’expliqua que les kimonos sont divisés en plusieurs carrés de tissus dont la largeur est justement de trente-huit centimètres. Il était donc tout à fait naturel que les dimensions des rouleaux coïncident avec les normes de ces vêtements traditionnels. C’est très intéressant, mais c’est aussi un point difficile. Nous souhaitions pouvoir donner accès à tous les francophones passionnés de couture à ces magnifiques tissus, mais des dimensions pareilles compliquent un peu les choses. Je veux dire, si vous voulez faire votre propre kimono, tant mieux ! Mais pour les autres, tous ceux qui veulent faire d’autres choses, exprimer leur créativité, comment on fait ?
Trente-huit centimètres de largeur n’est pas facilement utilisable. Tandis que douze mètres de longueur, c’est trop long ! A moins de vouloir se faire un stock du même tissu pour faire plusieurs petits projets ou faire quelque chose à plus grande échelle. Il faudra en tout cas faire preuve d’imagination pour recouper et réassembler le tissu pour qu’il ait les dimensions qui vous convienne. En parlant avec Tomihisa-san, ce dernier nous expliqua que les métiers à tisser n’étaient pas faites pour d’autres dimensions. Mais si la largeur n’est pas négociable, sans doute la longueur l’est ?
Nous pourrions par exemple demander à l’artisan de découper ses tissus pour pouvoir proposer à ses clients français différentes longueurs. Mais là encore, Tomihisa-san exprima beaucoup de réserves.
Ce qui est d’ailleurs tout à fait compréhensible : ses clients, des grossistes, ont besoins de rouleaux ENTIER. S’il découpait par exemple un mètre d’un rouleau de tissu, le reste du rouleau deviendrait invendable pour les grossistes. En revanche, en faisant un tour dans son magasin, nous vîmes que des chutes de tissus de tailles diverses et variées (dans les 34cm au plus petits à 1,2m environ pour les plus grands. 50 ou 70cm étant le plus courant) s’alignaient en nombre. Aussi, Tomihisa-san ayant parfois des restes de tissus n’étant plus commandés par les grossistes, il reste quelques rouleaux qu’il découperait volontiers si des clients français venaient à prendre commande. Tout n’était donc pas perdu ! Nous lui avions aussi demandé s’il avait des motifs ou des designs qu’il pouvait régulièrement tisser. Or, ce n’est pas le cas.
Il se trouve qu’il fait environ une dizaine de motifs différents chaque année, et qu’une fois qu’une commande d’un grossiste s’achève, il passe à tout autre chose. Il nous montra par exemple une collection d’échantillon de tous les motifs et tissus qu’il avait fait jusque-là : une myriade ! Plus élaborés, ou bien totalement différents. Simples ou à motifs. Le même motif décliné avec plusieurs variations. Différentes couleurs. Et bien d’autres encore !
Tissus kurume

Un partenariat selon certaines conditions :

Pour résumer, nous adorerions pouvoir travailler avec Tomihisa-san et tous les autres tisserands de Kurume, mais il y aura plusieurs choses que vous devrez prendre en compte :
- Tout d’abord, nous ne pourrons dans le temps présent proposer que des chutes de tissus de taille variable, selon la disponibilité.
- Ensuite, justement sur la question de la disponibilité, dans le cas où le tisserand trouve un client local prêt à payer cash, il lui vendra en priorité.
- Et enfin, les motifs ne pouvant pas être reproduits, vous devrez sauter sur tous ceux qui vous plaisent. Ils ne reviendront malheureusement pas !
Afin donc de faire un petit test, nous avons acheté directement trois petites chutes de Tomihisa-san que nous mettrons en ligne sur notre boutique prochainement. S’ils se vendent bien, nous reviendrons en force…. Avec plein d’autres !!! Voyez plutôt la variété de tissus déjà disponibles chez Tomihisa-san ! Et c’est sans compter tous les autres ateliers !
Kurume gasuri échantillons
Je suis excité à l’idée de pouvoir fournir aux couturiers et couturières francophones, professionnels comme amateurs, des tissus authentiques et magnifiques tout droit venu de cette bourgade ! J’ai hâte de voir ce que vous pourriez faire avec ce matériau-là ! N’hésitez-pas à vous faire entendre sur notre page Facebook si vous voulez que l’on continue de développer ce pan de l’artisanat japonais !

Ceci dit, ce serait un peu difficile pour nous de présenter tous les tisserands de Kurume. Nous aimerions bien pouvoir vous présenter un tisserand en particulier. L’idéal serait aussi qu’il tisse encore à la main… Et c’est justement là que Saitô-san nous parla d’un tisserand qui fabriquerait encore ses tissus avec un métier à tisser traditionnel à pédale ! Elle nous assura que cet artisan nous plairait. Et ce fut le cas !
La suite… la semaine prochaine !



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