Higo Zôgan : le dandysme du samouraï

L'époque sanglante du Sengoku laissa place à l'époque Edo (1603 - 1867), durant laquelle les arts du Japon s'épanouirent et se diversifièrent. Au début de cette période de paix, où la brutalité des guerriers persistait encore, les armes furent décorées par des maitres artisans dans la province de Higo (l’actuelle préfecture de Kumamoto). Le Higo Zôgan ("肥後象嵌") est un des artisanats japonais traditionnels, dont la particularité réside dans la beauté sobre de ses incrustations en or ou en argent. Chose remarquable puisque l’emploi de ces matières premières résulte en général sur quelque chose de très ostentatoire. Car sa beauté modeste et humble est associée aux concepts esthétiques du wabi-sabi et shibui (concepts difficilement traduisible en français*), appréciés par les classes dirigeantes.

boite encens

tsuba garde sabre
kimono obi dome

Le savoir-faire du damasquinage fut apporté du Moyen-Orient via la route de la soie au Japon au VIe siècles. L'origine du Higo Zôgan remonte au XVIIe siècle, lorsque l'artisan Matashichi Hayashi("林又七") commença à décorer les tsuba("鍔") : ‹‹ gardes de sabre ››, les barils de fusil et d'autres choses. Malgré l’existence de plusieurs maisons ou groupes professionnels du Higo Zôgan, beaucoup d'entre eux choisirent de fermer leurs ateliers lorsque de l'ère du samouraï arriva à son terme. Quelques maisons résistèrent à cette transition difficile et conservèrent leurs traditions en ciselant des décorations pour des ustensiles, comme des pipes, cendriers ou encensoirs à la place du sabre. Aujourd'hui, bien qu’héritier du dandysme du samouraï, cet artisanat changea sa forme et son objectif afin de s’adapter à l’ère du temps.

*De nombreuses recherches ont été faites pour proposer des traductions à ces termes. Tout ce que nous pouvons expliquer ici, c’est que les objets liés à ces concepts sont en général sobres, austères, arborent des couleurs sombres et ternes. Cet engouement de la part de la classe dirigeante (majoritairement des guerriers) pour ces concepts esthétiques s’explique en partie par l’influence du bouddhisme Zen, dont l’art souligne et exprime souvent le caractère éphémère de la vie, le passage du temps et la fragilité de l’existence. Cela résonne beaucoup avec l’ascétisme auquel aspirent les samouraïs et avec leur style de vie (puisqu’ils pouvaient mourir du jour au lendemain).

damasquineur tsuba katana

damasquineur mitsusukeMitsusuke : en quête d'un nouveau souffle aux traditions

Au pied du château de Kumamoto, on trouve l'atelier et la boutique du Higo Zôgan Mitsusuke. Sous le pseudonyme de Mitsusuke, des artisans fabriquent des accessoires, décorent des ustensiles comme des stylos, des montres et d'autres objets. La maison Ôsumi fonda sa propre marque Mitsusuke en 1874. Yûji Ôsumi, né à Kumamoto en 1957, est un des descendants de cette maison qui fabriquait autrefois les gardes de sabre pour le clan Higo.

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Ce maître artisan vivait en tant que salarié quand il était jeune, et n'avait en aucun cas l’idée de succéder à son père. Peut-être était-ce le destin ? Ce jeune employé eut un grave accident, retourna à Kumamoto pour soigner sa blessure, et décida finalement de succéder à son père. Selon lui, ‹‹ Si je n'avais pas eu cet accident, peut-être notre tradition se serait éteinte avec mon père. ›› Au Japon, de nombreux artisans ont la même difficulté pour trouver leurs successeurs. Yûji Ôsumi a une philosophie : ‹‹ Il faut se transformer soi-même pour pouvoir respecter la tradition tout en s’adaptant à l’ ère du temps. Sinon, nous ne pouvons pas survivre. ›› Tandis que les conservateurs lui font des reproches sur sa facon de pensée, il ne cesse de rechercher les diverses possibilités de cet art. ‹‹ Alors que l'incrustation classique du Higo Zôgan est faite sur la base du fer en couleur noire, j'ai cherché et essayé d’autres matériaux comme le titane, ainsi que d'autres couleurs. J'essaye des nouvelles choses dans le respect de la tradition. Grâce à l'accumulation du savoir-faire de mon père, mon grand père et mes ancêtres, je peux continuer mon travail. Aussi je veux atteindre leur niveau. Il n'y a pas de fin, ni de satisfaction dans le monde des artisans. ››

atelier damasquinage

ise summit

Crédit : G7 JAPAN 2016 Ise-Shima, MINISTRY OF FOREIGN AFFAIRS OF JAPAN

Il a déjà collaboré avec "Platinum", la marque de stylo plume. La gamme de stylo Higo Zôgan qui en résulta fut offert aux chefs d'État en guise de cadeaux, au sommet du G7 de Ise-Shima, en 2016. Pour qu'il puisse satisfaire aux divers attentes en cas de collaboration avec d’autres entreprises, Yûji Ôsumi continue de poursuivre ses recherches.

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Les étapes de la fabrication du Higo Zôgan

- Nunome-kiri("布目切り") : préparation de la base
Une pièce de fer est bien posée sur une brique de résine de pin qui permet d'absorber le choc par son élasticité. On grave d’abord des lignes en parallèle avec un ciseau, pour ensuite les entrecroiser d’autres lignes dans le sens inverse. Après de cette étape, la surface de la base de fer devient semblable à une lime.

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- Zôgan("象嵌") : incrustation
Les décorations moulées dans un papier d'or pur ou d'argent sont appliquées sur la base de fer. En battant les feuilles de métaux sur la surface rapeuse, elles sont bien calées. Des lignes fines et courbes ou des dispositions esthétiques, comme les délicates pétales d'une fleur, demandent beaucoup d'expérience.

damasquinage incrustation

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- Sabidashi("錆出し") : faire rouiller
Les Higo Zôgan sont immergés dans un liquide chimique, puis chauffés afin de bien faire rouiller la surface. Après avoir répété 3 fois cette étape pendant 2 jours, ils prennent une couleur brune. Ensuite du thé japonais est appliqué sur leur surface, afin que le tannin lie avec le fer pour créer un film de revêtement anti-rouille. Cette technique est notamment utilisée pour entretenir les tetsubin (bouilloires en fonte). Après cette étape, le fer arbore un noir d'encre et offre un jeu de contraste avec l'or.

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- Migakidashi("磨き出し") : polissage
Seule la surface des décorations en or ou argent est soigneusement polie. Il faut beaucoup d'attention car si on poli la base en fer, son magnifique noir sera abîmé.

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- Sujiuchi("すじ打ち") : ciseler la décoration
Minutieusement, des motifs très fins, comme les nervures d’une feuille ou les étamines d’une fleur, sont ciselés sur les parties décoratives.

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